"Monsieur Paul", c'est ainsi qu'on l'appelait, a propulsé au firmament des étoiles, deux communes que rien à priori ne prédestinait à un destin international, Illhaeusern et Collonges au Mont d'Or. L'une au bord de l'Ill, l'autre au bord de la Saône, des cours paisibles qui n'excluent pas les débordements, surtout ceux du talent, destinés à se jumeller.

Quand tout a commencé, l'Auberge avait pour enseigne l'Arbre Vert et aux fourneaux, autre similitude avec la capitale des Gaules, deux mères alsaciennes, Henriette d'abord, puis Marthe.

Instruit dès son plus jeune âge de ce matriarcat culinaire, Paul entre en apprentissage à la Pépinière à Ribeauvillé, chez Edouard Weber, qui fût cuisinier du tsar et du roi de Grèce.

Tout au long de son exceptionnelle carrière, il restera fidèle à la Cité des Ménétriers et à l'une de ses winstubs réputées, Meistermann, où la famille Haeberlin avait ses habitudes, les jours de repos à l'Auberge.

Comme tout jeune cuisinier, il entreprend alors un compagnonnage qui le conduisit à Paris, d'abord à la Rôtisserie Périgourdine, puis chez Poccardi, autre grande table de l'époque où Jean-Pierre officiait aussi en salle. Avec ce dernier, autant artiste du chevalet que maître du ballet de salle, il crée à 27 ans l'Auberge de l'Ill sur les décombres de l'Arbre Vert, écroulé sous les bombardements de la bataille de la poche de Colmar. Le destin des deux frères était scellé, illustré par ces deux H entremêlés qui forment le logo de l'Auberge, l'un en cuisine, l'autre en salle.

En 1952, Paul et Jean-Pierre obtiennent leur premier macaron ou étoile au Michelin, juste avant que Paul n'épouse Marie, qui lui donnera deux enfants, Marc et sa soeur Danièle, au destin tout tracé.

La deuxième étoile a brillé sur l'Auberge dès 1957 et dix ans plus tard, en 1967, le Guide Rouge lui octroie l'étoile la plus flamboyante, la troisième, alors partagée dans l'hexagone par un tout petit nombre de restaurateurs.

Il y deux ans, l'Auberge a fêté avec éclat le 40e anniversaire de sa 3e étoile, une longévité sans égal, à part celle de l'autre Monsieur Paul, celui de l'Auberge du Pont de Collonges.

Maître Cuisinier de France dès le début des années cinquante, Paul Haeberlin a côtoyé d'illustres confrères : ses amis Paul Bocuse bien sûr, Jacques Pic, Claude Terrail, René Lasserre, les frères Troigros, Jean Lameloise, Charles Barrier à Tours, Pierre Laporte à Biarritz, Monsieur Gietz du Erbprinz à Ettlingen, avec lesquels il fonde les "Grandes tables du monde", "Traditions et qualité", deux mots qui lui vont si bien et que Marc perpétue aujourd'hui en présidant cette prestigieuse association. Parmi ses nombreux amis, il y a aussi Roger Vergé, Michel Guérard, Roger Vonderscher du Caveau d'Eguisheim et Jean-Paul Koenig du Saint Barnabé.

En Alsace, il fait école et pendant que brillaient dans son sillage ses amis Pierre Gaertner et les regrettés Jean Schillinger et René Floranc, montaient de nouvelles étoiles, Emile Jung et Antoine Westermann, bientôt suivies par de nombreuses autres.

Plus petite région de France, l'Alsace demeure pourtant la plus étoilée et ce n'est pas un hasard si de l'aveu, même de nos visiteurs, la gastronomie est située au premier rang des atouts de la région.

Cette notoriété, elle la doit à Paul Haeberlin, à sa famille, à ses collaborateurs. Jean-Pierre, ambassadeur infatigable de sa maison et de sa région, expert en communication avant que le mot ne soit à la mode, Marc et Danièle qui ont su si bien faire évoluer l'Auberge, tout en conservant comme le bien le plus précieux les recettes les plus fameuses de Paul. Daniel Rederstoff, inamovible second 40 ans durant, aussi discret et efficace que son maître et chef, Serge Dubs, Meilleur Sommelier du Monde, Michel Scheer, premier maître d'hôtel, et tous les autres que la vie professionnelle a conduit vers d'autres horizons.

Paul Haeberlin a fait de son Auberge une pépinière de talents, il a formé ou parfait la formation de quelques centaines de cuisiniers. Que d'anonymes compagnons passés par l'Auberge sont devenus depuis des noms illustres, Jean Joho à Chicago, Jean-Georges Vongerichten à New-York et Paris, Hubert Keller à San Francisco, Hans Haas et Eckart Witzigmann à Munich.

Paul Haeberlin n'était pas uniquement un grand cuisinier, c'était aussi un homme de coeur et de simplicité, en retrait d'une célébrité qu'il assumait, sans jamais se départir d'une modestie exemplaire. Un Cincinatus de la gastronomie qui, la bataille gagnée, retournait dans sa cuisine, sans se laisser étourdir par les trompettes de la renommée qui ne franchissait pas la porte du passe.

Un Trophée unique dans son genre

La notoriété, l'Auberge de l'Ill la doit à sa cuisine, mais lorsqu'on évoque les félicités qu'elle dispense depuis des lustres, on lui rattache aussi la qualité de son accueil et de son service, longtemps dévolu à Jean-Pierre Haeberlin, aujourd'hui orchestrés par Michel Scheer et bien sûr les conseils éclairés de Serge Dubs, Meilleur Sommelier de France et du Monde.

La conjonction parfaite des trois métiers de la restauration gastronomique fut de tout temps la signature de l'Auberge.

C'est ainsi qu'est née l'idée de consacrer le Trophée Paul Haeberlin non seulement à la cuisine, mais aussi au service en restaurant et à la sommellerie, une première parmi les nombreux concours organisés pour l'un ou l'autre de ces métiers, mais jusqu'alors jamais rassemblés.